samedi 31 décembre 2016

Le tambour dans les armées du roi de France (3)

3. Le temps des marches : la partition de Philidor.
3.1. Les différentes manière de battre l’ordonnance : les marches.
En septembre1633, les troupes françaises entrent en Lorraine car le duc s’est mis au service de l’empereur d’Autriche. Le comte d’Haussonville rapporte qu’il existait plusieurs manières de battre :
« On avait remarqué que le duc de lorraine avait à peu près à cette époque fait changer la marche de ses troupes dont les tambours battaient auparavant à la française ; il les fit battre à l’espagnole. »[1]
Même s’il faut prendre l’explication comme une métaphore, cette anecdote est importante car elle signale l’existence de plusieurs manières de battre l’ordonnance, ce qui n’est pas surprenant au sein d’armées différentes. Mais l’usage d’employer des troupes d’origine étrangère au sein de l’armée royale (Suisses, Allemands, Irlandais, Ecossais…) amène l’emploi de plusieurs répertoires.
En 1662 à Calais, les officiers des corps d’infanterie de la garnison prétendent interdire à ceux du régiment de Clérembault de « faire battre la caisse à l’allemande ainsy qu’ils sont accoutumé ». Le Tellier, secrétaire d’Etat à la guerre, leur confirme ce droit de battre à l’allemande dans une lettre le 28 février[2]. Mais cette lettre est rapportée par une ordonnance royale du 2 février 1663 « portant injonction aux officiers des Régimens d’infanterie de Clérembault […] de faire battre la caisse à la Françoise nonobstant la permission qu’ils avoient obtenu de la faire battre à l’Allemande ». Il s’agit de la première mention d’un conflit de répertoire de batteries. Ainsi nous pouvons constater qu’il existait bien plusieurs façons de battre l’ordonnance dans l’armée royale. En juin 1663, c’est un capitaine du régiment d’infanterie d’Alsace qui prétend battre à l’allemande en montant la garde. Une ordonnance du 17 septembre[3] commande que la caisse se battra à la française à toutes les gardes qui se feront dans les places où il y aura des troupes françaises avec des troupes étrangères en garnison. Le commandement est renouvelé le 25 juillet 1665.

3.2. Aperçus sur le fonctionnement des batteries.
En 1681, le RP Claude Le Menestrier fournit quelques intéressantes précisions sur le tambour, son rôle dans l’armée pour « exciter les soldats au combat », « donner du courage », qu’il est « d’un grand secours dans les armées pour la marche des fantassins, servant de ligne pour déloger, pour marcher, pour se retirer, pour s’assembler, et pour tous les autres commandemens qu’il seroit difficile de porter par tout en même temps, et de les faire entendre de tant de personnes sans ce secours », et évoque les onomatopées des battements « du Pata, du pan et du frr ». Il apporte quelques observations de musicien qui indiquent que le tambour, instrument militaire, intéresse aussi les arts du divertissement. Ainsi il divise le pas en sept temps et distingue la marche des Suisses « plus pesante » de celle des Français « plus lestes » et des Espagnols « plus graves »[4].
Comme déjà en 1670 pour enseigner la générale, en 1683, le roi ayant constaté que l’exécution des batteries laisse à désirer, le tambour-major des gardes françaises est envoyé dans les garnisons pour instruire les tambours[5]. Ces campagnes de formation ou de remise à niveau, ne devaient pas être exceptionnelles, sans être systématiquement relevées dans les textes, ainsi en 1743 Bouroux[6], le nouveau tambour-major des gardes, est envoyé en tournée d’inspection dans les garnisons du Nord.
Ceci confirme que ces batteries étaient toujours enseignées à l’imitation. Il devait exister des moyens mnémotechniques et des onomatopées pour les distinguer et les détailler comme l’Orchésographie et Mersenne en mentionnent, mais aucun document utilisé par les instrumentistes n’est parvenu jusqu’à nous. Le duc de Villeroy précise qu’en 1683 :
« Il y avait alors trois méthodes de battre la caisse : à la française, à l’allemande et à la suisse ; les régiments français battaient seuls à la française et les régiments suisses à la suisse ; les autres étrangers battaient à leur choix à l’allemande ou à la suisse, néanmoins tous les tambours des régiments étrangers devaient savoir battre à la française, cette batterie étant la seule employée dans le service de garde dans les places. »[7]
Jusqu’à présent, si nous disposons de quelques partitions pour la manière de battre à la française, rien de comparable pour les autres méthodes.
En 1666, le régiment de Lyonnois manœuvrait “à la baguette” c’est à dire sans commandement à la voix, mais aux batteries des tambours[8]. Au XVIIIe le sommet de l’art militaire sera de manœuvrer “à la muette”, comme les Prussiens.
En 1690, nous trouvons quelques renseignements sur l’usage du tambour dans l’armée[9]. Dans les manœuvres, il existait une batterie pour former le bataillon et « pendant les marches, les tambours battaient constamment pour indiquer la cadence, bien que les soldats ne fussent pas obligés de marcher au pas ».
Ensuite, « à l’heure fixée pour le départ, le 1er corps de chaque colonne s’ébranlait en battant sa marche particulière ». Cette précision est importante car elle montre qu’il existait  à l’époque une batterie spécifique propre à chaque régiment, comme nous allons en retrouver dans le manuscrit de Philidor. Elles prendront le nom de “marches de nuit” sous l’Empire et après l’adoption du clairon deviendront les refrains régimentaires.


3.3. Le manuscrit de Philidor, répertoire des différentes marches d’ordonnance.
Le règne de Louis XIV voit la montée en puissance de l’armée royale qui devient la première d’Europe. Le Tellier et son successeur et fils, Louvois, sont les artisans de cette transformation. De cette époque datent des mutations très importantes pour la tactique que sont l’adoption de la grenade et de la baïonnette.
En 1705, Philidor[10], bibliothécaire du roi, entreprend de réunir les partitions de musique de son temps. Parmi les morceaux collectés figure un recueil de « Partition de Plusieurs Marches et batteries de tambour tant françoises qu’Etrangeres… »[11].
Ces changements dans l’organisation et le fonctionnement de l’armée expliquent l’évolution du répertoire de céleustique avec l’ordonnance de 1663 pour l’uniformisation des batteries, l’intervention de 1670 pour la création de la générale, et aussi l’importance nouvelle accordée aux instruments d’accompagnement. En effet, jusque là et encore dans les partitions de 1705, la première partition est celle du tambour, montrant qu’il s’agit d’abord d’un recueil de batteries d’ordonnance. Après le tambour suivent des partitions pour fifre ou hautbois. On sait que le fifre a été adjoint au tambour en 1534, mais il n’est jamais mentionné dans les ordonnances comme instrument servant à transmettre des signaux.
Jusque là, le fifre servait à accompagner le soldat pendant les déplacements et à le distraire au bivouac. Arbeau précise dans son Orchésographie à propos du fifre que « ceulx qui en sonnent jouent à plaisir, & leur suffit de tumber en cadance avec le son du tambour ». Nous trouvons des batteries composées par Lully, les Philidor, Desmarets, des Roziers, Hotteterre ou de Lalande, L’intervention de compositeurs célèbres dans le répertoire des tambours d’ordonnance montre que ces batteries débordent de leur rôle strictement fonctionnel, on retrouve l’instrument pour la première fois dans un orchestre en 1657 (Ballet de l’Amour malade de Lully), mais cet emploi est exceptionnel, il faut attendre Rameau en 1748 pour le retrouver dans l’ouverture de son ballet héroïque, Zaïs[12].
Cette évolution est significative de l’importance que prend la musique de plein air sous Louis XIV. Auparavant distraction de la troupe, elle prend un rôle festif et démonstratif. Un cérémonial militaire se met en place pour le public : faire défiler les troupes pour montrer sa puissance. Ce nouveau rôle public a occulté celui des signaux et créé une confusion entre les répertoires. En effet, il faut prendre le terme de marche dans le sens de marche françoise, marche allemande et marche suisse, c’est-à-dire de répertoire des batteries de l’ordonnance en service dans les régiments français, allemand et suisses. Les conflits entre ces batteries en 1663 confirment ce sens. Il faut donc interpréter le manuscrit Philidor d’abord comme un recueil de céleustique et non de marches militaires pour musique d’harmonie comme les musiciens la conçoivent généralement. On remarque que la partition principale est toujours celle du tambour puisqu’elle figure toujours en haut de la page. Les autres instruments ne sont que des accompagnements. Rares sont les enregistrements au tambour seul de ces partitions. En effet, réalisés par des musiciens, ceux-ci privilégient l’accompagnement, plus divertissant que la batterie d’ordonnance.
L’interprétation du manuscrit comme un recueil de batteries d’ordonnance, amène plusieurs observations.
1. Tout d’abord, la liste des pièces figurant dans la table ne correspond pas avec celle des partitions notées. Ainsi dès la première page nous trouvons la Marche laurenne, ancienne et nouvelle.
2. D’autre part, la table regroupe les batteries sous le terme de marche (des mousquetaires, du régiment du roy, des dragons du roy…), faisant figurer ensuite les batteries particulières de chaque marche. Ceci confirme que le terme de marche est utilisé ici dans le sens de répertoire des batteries d’ordonnance du régiment indiqué.
3. Ensuite, on constate que le répertoire n’est pas complet et que des pages blanches sont destinées à recevoir les batteries manquantes. La Marche allemande (p. 82) ne donne qu’une batterie de tambour sans préciser de laquelle il s’agit et la page 83 est vide. Les pages 84 et 85 n’ont pas de titre mais donnent chacune une ligne de tambour. La table indique qu’il s’agit de la Marche voualonne et que la page 85 concerne l’assemblée de cette marche. La page 86, sans titre, donne la partition de la Marche escossoise et ainsi de suite. Nous trouvons une marche suisse pour laquelle figure la batterie et quatre airs. Par contre les pages où figurent le titre de l’assemblée et de la retraite ne donnent pas de partition.
Nous sommes donc bien en présence d’un recueil de batteries de l’ordonnance qui est battue différemment suivant les régiments. Cette pratique en contradiction avec les ordonnances royales ne doit pas surprendre, nous la rencontrerons encore bien plus tard chez les mousquetaires qui ont toujours, semble t-il, bénéficié d’un régime spécial. Elle amène à reconsidérer le répertoire des tambours de l’armée royale, si effectivement les batteries d’ordonnance sont peu nombreuses, leur exécution pouvait être différente suivant les régiments ce qui donne une idée de la diversité de ces signaux militaires. Malheureusement à part cet aperçu incomplet fourni par Philidor, nous ne disposons pas d’autres partitions puisque la partition qui lui succède va d’abord servir à normaliser les batteries, donc à éliminer ces particularismes régimentaires.




[1] Haussonville, le comte d’, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, Paris, 1854, I 349 [ad 1633], note 1.
[2] Cangé, 1662.
[3] Règlemens et ordonnances du Roy pour les gens de guerre, tome I, Paris, 1675, p. 207.
[4] Des représentations en musique anciennes et modernes, RP Claude Le Menestrier, Paris, 1681, pp 120-124. BnF Yf 7849.
[5] Lettre de M. de Saint-Pouenges au Ministre, Camp de la Sarre, 5 juillet 1683.
[6] Bouroux, Jacques-Antoine (Paris, 1721 – …). 12 campagnes, blessé, tambour aux gardes françaises en 1736, tambour-major de 1743 à 1772.
[7] Belhomme II, 1683 (juin-juillet), p. 235.
[8] Carnet de la Sabretache, T. XII, 1904, p. 580.
[9] L’armée française en 1690, lieutenant-colonel V. Belhomme,, Paris 1895.
[10] Philidor, André Danican, dit l’aîné (Versailles, 1652 – Dreux, 1730).
[11] Recueilly par Philidor lainé ordinaire de la musique du Roy et Garde de sa Biblioteque de musique Lan 1705. Bibliothèque municipale de Versailles.
[12] Goubault, Christian, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, Minerve, 2009, p. 41.

Le tambour dans les armées du roi de France (2)

2. Le temps des signaux : la partition du Père Mersenne (1636).

2.1. Les batteries d’ordonnance.
Ce que nous nommons batteries d’ordonnance identifie des roulements conventionnels utilisés dans l’infanterie pour transmettre des ordres. Le terme ordonnance signifie que leur nom est mentionné dans les textes règlementaires sans que les roulements qui les différencient n’aient jamais été officiellement notés avant 1754. La partition du Père Mersenne est donc particulièrement intéressante en ce qu’elle est la première à fournir la notation des principales batteries en service dans l’infanterie française.
En 1610, l’armée royale compte treize régiments d’infanterie. Nous trouvons la première liste de batteries d’ordonnance chez le Sieur de Praissac qui écrit en 1614 que :
« l’office de tous les tambours est de battre toutes sortes d’ordonnances; comme la Marche, l’alarme, la chamade, doubler le pas, respondre aux chamades, la diane et les bans ».[1]
Il nous donne aussi quelques indications sur le rôle du tambour et de celui qui les dirige[2]. Les marques de respect et le cérémonial militaire ne sont pas encore fixés dans les textes et les conflits dans leur emploi en délimitent les usages, ainsi à propos de la batterie aux champs due au roi, quand en 1633 le maréchal de la Force en demande l’exécution : « Il eft hors de doute que la chofe fut éxecutée comme le Maréchal le fouhaitoit, & que la réponfe du Roi paffa pour un Règlement »[3]. En 1635, le Père Monet nous apprend que la chamade est un appel « qui se fait aux portes d’une place, aus aduenues d’un camp, quand on demande à parler à quelcun de dedans »[4]. A défaut d’ordonnance royale sur le service des troupes en campagne, chaque chef de guerre édicte un règlement pour ses troupes ; le cardinal de La Valette, commandant de l’armée d’Italie publie à la fin d’avril 1638 un règlement pour son armée dans lequel on trouve l’explication de l’expression battre le premier et le second.

2.2. La partition de Mersenne[5].
A la mort de Louis XIII en 1643, l’armée royale compte trente-trois régiments. 1643 est aussi l’année de la bataille de Rocroi, qui voit la fin de la suprématie de l’armée espagnole avec la défaite de ses redoutés tercios. Le fonctionnement de l’armée française s’organise sans que les règles de fonctionnement des batteries ne soient fixées par des textes officiels. La publication des partitions des signaux de trompette pour la cavalerie et la collecte des batteries de tambours en usage dans l’infanterie est faite par le Père Marin Mersenne[6] en 1636. Elle montre l’importance que la céleustique prend dans les armées.
Dans son Livre septième (Des instrumens à percussion), il explique que plusieurs méthodes permettent de noter les batteries. Outre les « notes ordinaires de la musique », il emploie des caractères spéciaux agrémentés d’accents qui correspondent à des onomatopées, vraisemblablement en usage chez les instrumentistes pour se transmettre les batteries et identifier les roulements qui les composent. Il cite « la Marche Françoise, la Diane, la Chamade, l’Assemblée », « les batteries Angloises, Hollandoises, Hespagnoles, Allemandes, &c », mais ne fournit pas les partitions dans l’édition imprimée. Elles ne figurent que dans son exemplaire personnel archivé à la bibliothèque du Conservatoire des Arts et métiers qui a été édité par le CNRS en 1986. Les conditions de la collecte des partitions ne sont pas renseignées (lieu, date, circonstances…). On peut supposer qu’il s’agit des batteries les plus connues en usage chez les tambours des régiments français car les partitions manuscrites sont inscrites sous le titre de « Batteries du tambour François » et donnent les batteries de l’ordonnance. Si ces partitions sont connues, elles n’ont jamais été étudiées ni enregistrées. D’après les queues des notes, elles distinguent la main droite de la gauche, mais elles ne donnent pas d’indication de rythme.
Avec l’Orchésographie, nous avions un répertoire de batteries servant à accompagner les soldats pendant leur déplacement, avec Mersenne, un autre répertoire apparaît servant à transmettre les ordres au sein des unités. Toutes ces batteries relèvent des usages puisqu’elles ne sont pas officialisées.

2.3. L’introduction de la générale en 1670.
En 1670, le ministère édicte une ordonnance qui introduit une nouvelle batterie dans le répertoire. Une circulaire aux gouverneurs de la frontière du 18 mars 1670 avait déjà mis en service cette batterie dans les armées du Nord. La nouvelle ordonnance du 10 juillet 1670[7] change les usages qui évoluaient jusque là suivant les besoins de la troupe.

L’ordonnance ne joint pas de partition pour cette nouvelle batterie. La circulaire du 18 mars précise que le « tambour au régiment des Gardes […] est envoyé […] pour instruire les tambours des troupes »[8]. Ainsi la nouvelle batterie est enseignée à l’imitation par un tambour du régiment des gardes françaises. Ce régiment sert de modèle et son tambour-major peut être déjà considéré comme le tambour-major-général de l’armée royale ; même si le grade n’a jamais existé, il en assume la fonction.
Le manuscrit Philidor attribue, en 1705, la composition de la « générale de la garde françoise » à Lully, sans préciser de date et la partition étant similaire à celle de la batterie du même nom figurant dans l’Instruction pour les tambours de Bombelles, on peut en déduire que la générale en 1670 a bien été composée par Lully. Si cette batterie ne s’exécute plus tout à fait à l’identique, le thème se retrouve incontestablement.
L’entrée en service de la générale marque une étape importante de la céleustique, outre qu’il s’agit d’une intervention du commandement dans le répertoire, cette batterie va déborder du cadre militaire pour entrer dans les usages des populations civiles, puisqu’elle est battue dans les villes pour rassembler les populations encore deux siècles plus tard.


[1] Du Praissac, Sieur, Les discours militaires dédiez à Sa Majesté par le Sieur du Praissac, Paris, M D C XIIII, Des offices des gens de guerre, chapitre XIIII, p. 141.
[2] Idem.
[3] Daniel, Père Gabriel, Histoire de la milice française et des changemens qui s’y sont…, Amsterdam, 1724, tome II, p. 11.
[4] Monet, Père Philibert, Invantaire des deus langues, françoise, et latine, Lyon,  1635, p. 186.
[5] Mersenne, Père Marin (Oizé, 1588 – Paris, 1648).
[6] Mersenne, Père Marin, Harmonie universelle, Paris, 1636.
[7] Fait à St-Germain en Laye le 10 juillet 1670. Signé Louis Le Tellier. Réglemens et ordonnances du Roy pour les gens de guerres T. II, Paris, MDCXCI p. 272.
[8] Circulaire aux gouverneurs de la frontière du 18 mars 1670. Archives de la Guerre, volume 636, P. 163.

Le tambour dans les armées du roi de France : Partitions et usages (1)

Ces travaux reposent sur les archives du duc de Guise conservées à la bibliothèque du musée de l’armée et sur de réguliers entretiens avec quelques rares spécialistes. Nous reprenons le terme de céleustique employé par le général Bardin pour distinguer le répertoire des musiciens d’ordonnance de celui des musiciens d’harmonie. En effet, la confusion entre les deux répertoires est une des raisons de la méconnaissance de l’histoire de la transmission des signaux d’ordre dans les armées.

Pour étudier les répertoires anciens du tambour militaire français, nous diviserons la période concernée en 4 temps correspondants aux quatre principales partitions qui sont parvenues jusqu’à nous. 1. Le temps de la marche (partition de Thoinot Arbeau), 2. Le temps des signaux (partition du Père Mersenne), 3. Le temps des marches (partitions de Philidor), 4. Le temps du règlement (partition de Bombelles). Une 5e partie hors des temps abordera les partitions des mousquetaires.

1. Le temps de la marche : la partition de Jehan Tabourot[1] (1589).
1.1. Les origines du tambour militaire sont suisses.
On connaît l’usage des percussions dans les anciennes armées asiatiques et orientales (chinoises, coréennes, japonaises ou ottomanes). Mais les Suisses sont les premiers militaires occidentaux à introduire l’usage du tambour portatif dans l’infanterie pour cadencer le pas. Rompant avec les usages militaires de leur temps et ceux de l’antiquité, ils empruntent les instruments des montagnards, le tambourin et le galoubet. La supériorité des fantassins suisses en fait des modèles pour toutes les armées européennes alors en pleine mutation au sortir du moyen-âge.
Louis XI avait déjà appelé des Suisses pour former son armée en 1480. Charles VIII avait quatre énormes tambours lors de son entrée dans Florence en novembre 1494. Une décision[2] de Louis XII en 1508 organisant les bandes de soldats indique que chacune avait des tambourins et des fifres dont le nombre variait suivant la fantaisie du capitaine qui les payait. C’est François Ier en réorganisant son infanterie qui solde le tambour et le fifre en 1534[3]. Le roi veut pouvoir affronter les tercios espagnols, alors la meilleure infanterie d’Europe. Pendant les guerres de religion, de nombreux régiments sont levés puis dissous, seuls les “vieux” sont conservés (gardes françaises, Picardie, Piémont, Navarre, Champagne et Normandie).

2. L’Orchésographie, fournit la première partition de tambour militaire.
Quand Henri IV monte sur le trône en 1589, l’infanterie française compte cinq régiments, les quatre vieux et les gardes françaises.
Nous disposons de très peu d’informations sur l’usage du tambour et du fifre dans les régiments, pas plus que sur le répertoire des signaux employés. Comme les signaux de trompette utilisés dans la cavalerie, il existait des signaux dans l’infanterie. Ils sont à peine évoqués dans l’Orchésographie, le premier ouvrage qui fournit des partitions de tambour militaire. Ces batteries servent de « fignes & aduertiffements aux foldats, pour defloger, marcher, fe retirer […] ». L’Orchésographie ne donne pas les noms des batteries d’ordonnance en usage, mais fournit des indications sur les pas utilisés. Arbeau décrit les pas des soldats français en les accompagnant d’une partition dans laquelle on reconnaît le thème de la marche françoise que l’on retrouvera chez Mersenne et Philidor. Nous trouvons aussi une partition pour la marche des Suisses, mais si elle n’a pas de correspondance avec celle de Philidor, elle montre néanmoins l’importance qu’avaient ces régiments étrangers au sein de l’armée royale.
La présentation du répertoire en service donnée par l’Orchésographie révèle que les batteries sont utilisées pour la marche et pour cadencer le pas et qu’elles ont aussi un rôle d’identification puisque les Suisses ont leur propre batterie.



[1] Sous le pseudonyme de Thoinot Arbeau, chanoine de Troyes, compositeur et écrivain (Dijon, 1520 ­– Langres, 1595).
[2] Belhomme, Histoire de l’infanterie, Lavauzelle, Paris, t. 1, p. 141.
[3] L’institution des légionnaires au royaume de France, leurs privilèges, gages et équipage, et le devoir de leur charge. Du 24 juillet 1534. SHD GR1 X1.

mercredi 14 décembre 2016

Céleustique US

Aux Etats-Unis, on sait mettre à disposition les documents importants. Voici les principaux règlements concernant la céleustique militaire regroupés sur un site ICI. Tous numérisés en Pdf et téléchargeables, un modèle du genre. 
Ces travaux sur les répertoires de la céleustique US avaient d’abord été réalisés par le professeur Raoul Camus et publiés dans son livre Military Music of The American Revolution, The University of North Carolina Press, 1976, 218 pages. Il avait aussi réalisé un inventaires des documents concernant la céleustique des armées européennes. Il fait partie des animateurs de l’Association Internationale de Recherche et de promotion de la musique à vent (IGEB) qui organise un séminaire annuel d'un grand intérêt ICI.
Un travail comparatif entre les différents répertoires des protagonistes de la Guerre d'indépendance avait été publié en 2012 :
Chants et musiques des combattants de la guerre d’indépendance américaine, Thierry Bouzard, Muller édition, 178 pages.
Outre les répertoires de signaux, il proposait ceux des musiques et des chansons des soldats US, comme des anglais, français, allemands, espagnols ainsi que des guerriers indiens. Car les sons occupent l’espace sonore sans tenir compte des frontières et des fronts. Ainsi les musiques sont aussi des moyens de communication et peuvent être des agents d'influence.

Tous les travaux sur les signaux sonores militaires ne peuvent débuter que par l’inventaire et l'étude des textes règlementaires. En France, un retard certain a été pris, mais les documents sont disponibles dans les archives et commencent à être connus grâce, notamment, à l’inventaire des archives du Duc de Guise disponible à la bibliothèque du musée de l’Armée.

mercredi 7 décembre 2016

La Marseillaise est toujours à redécouvrir

Le magazine Chemin de mémoire ICI vient de publier un historique de la Marseillaise rédigé par l’auteur de ce blog. On y trouve quelques informations originales, notamment l’épisode oublié de la condamnation de Sellenick en 1878. C’est probablement la seule condamnation d’un chef de la musique de la Garde républicaine. Il se voit infliger un blâme sévère par le colonel commandant la Garde 
« pour avoir fait jouer la Marseillaise […] à l’occasion de l’inauguration de la statue de la République au Champ-de-Mars, sans en avoir reçu l’ordre d’une autorité militaire ».
Le motif de cette interdiction renvoie à la signification attribuée à ce chant depuis le 1er Empire :
« Sans parler de la signification politique qu’on pourrait lui prêter, ce qu’il importe d’éviter pour tout ce qui touche à l’armée, le chant de la Marseillaise, fait pour le temps de guerre, ne convient pas actuellement à l’armée, puisque nous sommes et que nous voulons rester en paix avec le monde entier ».
La Rue Montorgueil, Claude Monet, 1878.

Le chant était considéré comme séditieux depuis le Premier Empire. Sellenick le savait et a évidemment agit en concertation avec les organisateurs de l’événement. C’est juste après l’inauguration de la 3e exposition universelle, le 1er mai précédent. Le 30 juin 1878 veut fêter « la paix et le travail » et la journée débute par l’inauguration de l’œuvre républicaine de Clésinger. Signe de l'importance de la journée, les fenêtres des rues parisiennes sont pavoisée et inspirent Monet qui peint sa célèbre toile de La Rue Montorgueil
Cette condamnation ne va pas affecter la brillante carrière de Sellenick, le compositeur de la célèbre Marche indienne. Le ministre de la Guerre, le général Farre, lui commande un pas redoublé pour la fête du 14 juillet 1880, le premier depuis la Révolution, c’est la Marche aux drapeaux. S’il n’est pas nommé au grade de capitaine comme certains l’avaient suggéré, il faut y voir l’état du statut de chef de musique à l’époque plutôt qu’une réminiscence de l’affaire. Wettge, son successeur à la tête de la musique de la Garde, terminera aussi son service au grade de lieutenant en 1893. L’assimilation au grade de capitaine ne sera permise pour les chefs de musique qu’avec la loi du 7 avril 1902. La Marseillaise est devenue hymne national le 14 février 1879.
On constate qu’en 1878, la date de la fête nationale n'est pas encore fixée. Sollicitée à propos du 14 juillet, l’armée émet quelques réserves car cette date commémore la mutinerie des gardes françaises, le pillage d’un arsenal militaire pour armer des émeutiers, la prise d’une forteresse et le massacre de sa garnison. Pas vraiment de bons souvenirs pour les militaires.

Le numéro de Chemin de mémoire a été remis aux participants du colloque tenu à Balard sur la Marseillaise le 02/12/2016. Les interventions seront publiées dans un numéro de la Revue historique des armées en 2017. Le colloque a été clôturé par un concert donné par le quintette de la musique du 43e RI de Lille. Les participants ont donc pu entendre la Marche d’Assuerus de Grisons, tirée de son oratorio Esther. Déjà donné en janvier dans la cathédrale des Invalides par la musique principale de l’armée de terre, dans une harmonisation de son chef de musique Jean-François Durand, ce morceau méconnu donne le thème de la Marseillaise, bien qu’il soit antérieur à la Révolution. Par contre, la partition de Viotti, qui donne aussi ce thème et qui remonte à 1781 ICI, n’avait pas été retenue.

mardi 18 octobre 2016

Une thèse sur la musique militaire

Fruit de plusieurs années de recherche et de travail, ma thèse sur la musique militaire française au XIXe siècle a été soutenue devant un jury de l'université de Picardie. Il était composé des professeurs Xavier Boniface (université de Picardie Jules Verne), Jean-Noël Grandhomme (Université de Lorraine-Nancy), Sophie-Ane Leterrier (université d'Artois), Philippe Nivet (Université de Picardie Jules Verne) et de Jann Pasler Distinguished Professor of the California University (San Diego). 
Les remarques et critiques des professeurs, les débats et discussions qui ont suivi devraient faciliter la publication de ces travaux qui sont la prochaine étape pour une meilleure connaissance de ce patrimoine jusqu'ici injustement délaissé.
L'assistance sélectionnée apportait son soutien après avoir appuyé et aidé dans les recherches. On y trouvait notamment un chef de musique, un officier de la Légion, un membre de la Garde républicaine, un ancien du Conservatoire militaire de musique, un ingénieur général de l'armement (ER), un prêtre, un éditeur de musique, une étudiante en musicologie, des amis et représentants de ma famille.


Pour donner une idée de l'ampleur des sujets traités, voici le sommaire en attendant la publication.

vendredi 7 octobre 2016

Exposition céleustique

Le musée de l'Ecole des transmissions situé à Cesson-Sévigné vient d'ouvrir une exposition sur la céleustique, c'est-à-dire la transmission sonore des ordres dans l'armée.
Souvent confondu avec la musique militaire, le terme de céleustique permet de distinguer ces répertoires de la musique d'harmonie. Les instrumentistes qui les exécutent sont des soldats alors que les musiciens d'harmonie ont un statut spécial.
Le sujet étant méconnu, cette exposition est très didactique avec des panneaux réalisés le général (2S) Hervé qui administre le site très complet consacré à ces répertoires ICI.
Il faut recommander cette initiative originale lancée voici plusieurs années par le général Lefeuvre, alors commandant de l'école et finalement menée à bien par le général (2S) Helly, président du musée.
Ce patrimoine oublié, ses instruments, ses signaux, leurs répertoires et leurs fonctionnement sortent de l'oubli. Des nombreux documents, de l'Antiquité à nos jours, donnent un aperçu cohérent et facilement accessible à ces sujets complexes car relevant essentiellement des usages. En plusn des enregistrements de nombreuses sonneries sont disponibles à l'écoute.
Un petit tour à l'Espace Ferrié s'impose donc.

Informations pratiques :

Espace Ferrié, Musée des Transmissions
6, avenue de la Boulais 35510 Cesson-Sévigné
(face à Supélec)

Lundi, mercredi, jeudi de 9h30 à 12h et de 13h30 à 18h
Vendredi de 9h30 à 12h.
Fermé les mardis et week-end
Tarifs: 4€, gratuit pour les moins de 12 ans.

Ouvert sur réservation
Tél. : 02 99 84 32 87 (accueil) 

mardi 4 octobre 2016

Chants traditionnels des paras Tome II

Exceptionnelle, cette édition de chants parachutistes par le chœur Montjoie.
En effet, on y trouve plusieurs chants enregistrés pour la première fois et d'autres rarement. Les plus courant du répertoire avaient été gravés en 1984 dans Chants traditionnels des paras et dédiés aux victimes de l'attentat du Drakkar. Ici l'objectif est différent puisqu'il s'agit de proposer des chants régimentaires, ceux qui identifient les unités parachutistes et ne sont donc généralement pas chantés par ceux qui n'en font pas partie.
Cet usage ancien, puisque les premiers chants de ce type apparaissent au début de la conquête de l'Algérie, correspond aussi à la création des refrains régimentaires, ces sonneries de clairon permettant d'identifier les unités. Elles apparaissent juste après l'entrée en service de ce nouvel instrument d'ordonnance qui ne remplace pas mais complète le tambour et ses “marches de nuit”, jouant le même rôle d'identification.
On trouve donc quelques chants parachutistes peu connus, ainsi le Chant des para du 14 (14e RCP), le Chant du 602e GIA, le Chant du 35e RAP, le Chant du 13e RDP, le Chant des commandos marine, la Marche du 18e RCP et encore Para au rouge béret.

Le livret donne les paroles et les historiques de ces chants. Il est préfacé par le général Dary et admirablement accompagné d'illustrations du général Lesquer. 
A commander ICI.


lundi 29 août 2016

Les paras enregistrent

Les enregistrements de chants parachutistes ne sont plus aussi fréquents qu'auparavant. Non que la pratique ait cessé, bien au contraire, mais que la commercialisation, avec la disparition des éditeurs et diffuseurs de musique, devienne plus difficile.
A l'initiative de l'Entraide parachutiste, une chorale a été réunie avec des paras de tous âges pour enregistrer le répertoire classique de chants de tradition et de popote.
Tous les enregistrements sont originaux, a capella et à une seule voix suivant l'usage de la troupe, simple et efficace. Le chant est un outil essentiel d'entretien de la cohésion comme de communication auprès de la population. Le pratiquer et le diffuser contribue à élargir l'audience du répertoire comme à populariser les troupes parachutistes.
Le livret fournit les paroles de tous les titres, pour ceux qui ne les connaîtraient pas encore. Parmi les grands classiques (Debout les paras, En passant par la portière, Etre et durer…), on retrouve aussi quelques chansons de la biffe (La Madelon, Le Pinard, Fleur d'épine) et moins spécifiquement para.
Avec 18 titres, il n'était pas possible d'enregistrer tout le répertoire, un 2e CD est prévu qui dépendra de l'accueil de cette initiative qui est aussi une occasion d'alimenter l'association d'entraide.



Debout les paras – Chants de traditions et de popote, volume 1.
Entraide Parachutiste Militaire
Quartier général Niel – BP 45017
31032 TOULOUSE Cedex 5
12 euros, port 4 euros
Chèque à l'ordre de : Amicale du personnel militaire et civil de l'EM de la 11e BP

Debout les paras
1. La Prière
2. Debout les paras
3. La Madelon
4. Chant du 6e RPIMa
5. Au Terrain
6. Vive le pinard
7. En passant par la portière
8. Sous les pins de la BA
9. Les Cosaques
10. Etre et durer
11. Fleur d'épine
12. Chant de la compagnie portée
13. Oh la fille
14. Dans la brume la rocaille
15. Véronica
16. Rien ne saurait t'émouvoir
17. Les Oies sauvages

18. Hymne à Saint-Michel.