mardi 11 avril 2017

Pourquoi la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ?

Il suffit d’ajouter “militaire” à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la musique, ou formulé en termes encore plus réducteurs : « la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ». Ce qui donne en anglais : « Military justice is to justice what military music is to music ».
La première citation est attribuée généralement à Clemenceau (1841-1929), la seconde à Groucho Marx (1890-1977). Lequel a inspiré l’autre ? Si toutefois elles sont authentiques.
Répétée ad nauseam par ceux qui veulent se donner un verni de culture, cette citation est révélatrice d’une profonde ignorance de l’histoire et du rôle de la musique militaire française. Elle s’appuie, en France, sur un montage jamais décrypté. Voici donc en quelques mots les motifs pour lesquels la musique militaire est utilisée comme bouc émissaire avec la caution, réelle ou imaginaire, de Clemenceau.


Tout d’abord la caution. Vieux routier radical-socialiste de la IIIe République — il entame sa carrière politique à Paris en 1870 —, Georges Clemenceau est nommé président du Conseil en novembre 1917, il est alors surnommé le Tigre. Négociateur à la Conférence de Versailles, il devient le Père la Victoire. Républicain, anticlérical, il est redouté pour ses formules assassines. La victoire en a fait une icône de la République, donc une excellente caution.
Le bouc émissaire. La musique militaire a connu un considérable développement depuis l’adoption des instruments de Sax en 1845. Profitant de l’outil exceptionnel mis à sa disposition, la IIIe République sait l’exploiter pour se concilier l’opinion publique en faisant donner des concerts en plein air dans toutes les grandes villes et elle l’utilise pour son prestige à l’étranger. Il ne s’agit ni plus ni moins de que la réalisation du projet révolutionnaire amorcé avec les grandes festivités données au Champ-de-Mars, mais inachevé pour des raisons techniques (il n’existe pas encore de véritables instruments de musique de plein air). Les kiosques à musique, les musiques militaires — et les harmonies civiles — contribuent à créer l’atmosphère de la Belle Epoque. Sans que le répertoire soit spécifiquement militaire, bien au contraire, ces musiques participent à ce climat, encouragé par toute la population qui va porter la militarisation de l’Europe à niveau jamais égalé.

Les décomptes des affreuses hécatombes qui ont permis la victoire de 1918 entraînent un rejet de ce qui avait pu conduire à ces massacres. Il est évidemment impossible d’en rendre responsable la population ni ses dirigeants. Par contre la musique militaire est un bouc émissaire idéal, d’autant plus que la technologie ne rend plus son rôle indispensable pour le divertissement des masses. En effet, d’autres modes de spectacles apparaissent et la musique peut être enregistrée et bientôt amplifiée. Les instruments de musique de plein air perdent leur rôle principal d’animation des festivités populaires. Cantonnées dans leur fonction d’animation du cérémonial, les musiques militaires peuvent être d’autant plus facilement dénoncées que le devoir de réserve imposé aux militaires leur interdit de se défendre directement, que le courant antimilitariste obtient des soutiens politiques et que l’histoire de la musique militaire reste mal connue. 
Même si des recherches sur l’origine et la paternité réelles de cette citation font encore défaut, on peut constater que compte tenu des services rendus, il y a là un considérable manque de reconnaissance de la part de la République. L’usage de cette citation entretient encore de nos jours cette injustice et cette ignorance.

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