lundi 17 avril 2017

Chanson de Craonne

Le centenaire de la Grande Guerre a donné l’occasion d’entendre de nombreux enregistrements de chansons ayant trait au conflit. La distinction est rarement faite entre chanson sur le conflit et chanson de soldat. De plus, la confusion entre les répertoires effectivement chantés à l’époque et la représentation que l’on peut s’en faire un siècle plus tard est entretenue par les enregistrements postérieurs. Un cas emblématique est celui de la Chanson de Craonne. Son cas a été étudié par Guy Marival[1]
On en connaît environ une trentaine de versions. Elle est d’abord apparue lors des combats de Lorette entre octobre 1914 et octobre 1915, sous le nom de Chanson de Lorette. Elle évolue ensuite pour s’adapter aux combats de Champagne au cours de l’automne 1915, puis à ceux de Verdun en 1916. Le contrôle postal relève en août 1917 une chanson sous le titre Les Sacrifiés de Craonne[2], première mention du lieu dans le titre.
« Les textes apportent la preuve irréfutable que la chanson, et même ses couplets les plus contestataires, teintés de lutte des classes et d’antimilitarisme, sont, de plusieurs mois, antérieurs aux mutineries du printemps 1917. De même, ne tient plus l’hypothèse d’un troisième couplet ajouté après la crise du printemps 17, qui évoquerait l’ombre des mutineries et où la dénonciation des embusqués serait, après les apaisements de l’Union sacrée, le prélude à une reprise de la guerre sociale. Dès sa création, dès 1915-1916, La Chanson de Lorette est l’exutoire de la lassitude et d’une certaine révolte des combattants. »[3]

Elle est publiée une première fois le 24 juin 1917 dans la Gazette des Ardennes, une publication française en territoire occupé par les Allemands. Elle est présentée comme « trouvée, en deux exemplaires écrits à la main, sur des soldats français faits prisonniers aux environs de Craonne »[4]. En 1919, Paul-Vaillant Couturier[5] en publie pour la première fois les paroles sous le titre de Chanson de Lorette[6].
C’est malheureux d’ voir
Sur les grands boulevards
Tant d’ cossus qui font la foire…
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c’est pas la même chose.
Au lieu d’ se prom’ner,
Tous ces embusqués
F’raient, mieux de venir dans la tranchée.
Tous nos camarades
Sont étendus là
Pour sauver les biens de ces messieurs-là…
C’est à vot’ tour, messieurs les gros,
De monter sur l’ plateau
Si vous voulez faire la guerre
Payez-là de vot’ peau.


Elle n’a jamais été chantée lors des mutineries de 1917, les rapports mentionnant surtout l’Internationale, et elle n’a, a fortiori, jamais été interdite puisqu’inconnue du commandement, pas plus que la dénonciation de son auteur n’a été mise à prix. Ces légendes postérieures ont contribué à populariser une chanson du répertoire des poilus en vue de lui donner une signification politique. Entrée dans le répertoire antimilitariste après la guerre, elle est rattachée aux mutineries de 1917 et à la Révolution russe de février. Elle est enregistrée une première fois en 1952 par Eric Amado pour les éditions Le Chant du monde avec Odessa valse, une chanson faisant référence aux mutineries de 1919 survenues dans la Flotte en mer Noire[7]. Elle sort des milieux pacifistes quand elle est publiée en 1961[8] et enregistrée en 1962[9] dans le coffret de disques qui accompagne la collection de livres sur l’Histoire de France en chansons. Authentique chanson des tranchées, elle sort de la confidentialité pour être politiquement instrumentalisée, l’enregistrement lui conférant une audience qu’elle n’avait pas à l’origine au point qu’elle est devenue une des trois plus célèbres chansons du conflit. Contrairement aux deux autres (Quand Madelon et Vive le pinard), elle n’est jamais publiée dans les recueils militaires.
L’histoire de cette chanson et celle de son introduction dans la mémoire collective illustre la difficulté à percevoir l’audience d’un répertoire oral. Un phénomène similaire a été observé avec la réintroduction des batteries napoléoniennes avant la Grande Guerre.

[1] Marival, Guy, La Chanson de Craonne, Regain de culture, 2014, 222 pages.
[2] Cité par Marival, SHD, 16N1552.
[3] Marival, Guy, « La Chanson de Craonne, de la chanson palimpseste à la chanson manifeste », dans Nicolas Offenstadt (dir.), Le Chemin des dames, de l’événement à la mémoire, Stock, Paris, 2004, pp. 350-359.
[4] La Lettre du chemin des dames, été 2011, p. 26.
[5] Paul Vaillant-Couturier (1892-1937), rédacteur en chef du journal  L’Humanité (1926-1929 et 1935-1937), député communiste de la Seine (1919-1928 et 1936-1937). Combattant de 14-18 (2 citations).
[6] Couturier, Paul-Vaillant, La Guerre des soldats, Flammarion éd., préface d’H. Barbusse, p. 143-150.
[7] Marival, La Chanson de Craonne, op. cit. p. 144.
[8] Barbier, Pierre ; Vernillat, France, Histoire de France par les chansons, tome 8, La IIIe République de 1871 à 1918, Gallimard, 1961, pp. 233-234.
[9] La Chanson de Craonne, Eric Amado, 30 cm, Le Chant du monde, LDX 74464, 1962.

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